mardi 1 juillet 2014

De la rue Bellechasse à Montréal dont tu avais à peu près tout raturé, une fois dans un pré, à la Provence où tu es quelque chose comme un drôle de clochard, il n'y a qu'un avion. Trente fois, quarante peut-être, tu l'as pris.

Tu étais au bord du Rhône avec ton béret, ton troupeau, ta caravane. Ce qui a été un accident du Spectacle est devenu finalement le seul lieu où tu as ton identité.  Tu n'y joues plus, tu fais manger ces connasses de putes, ton dernier employeur le disait encore, vieux berger de père en fils, ah c'est des putes, qu'elles sont putes, si elles vont là, elles se sauvent les salopes, fais gaffe.

Tu n'y écris plus rien parce que c'est devenu le seul endroit où tu es. Hors de la société, dans tous tes rêves d'adolescence, avec toute la sympathie que ça attire, la fascination. Oh, berger. Tu as joué le berger, tu le joues encore un peu, mais tu n'as jamais été aussi fondamentalement quelque chose. Au début, une expérience ethnographique, après, une identité qui t'es tombée dessus quand tu pensais la jouer, quand tu pensais que c'était une façon originale d'être punk, d'être clochard.

Quand tu es en ville avec ton costume d'écrivain, qui n'écrit même plus, et de scénariste, tu dois jouer, surtout avec toi. Là, deux jours, trois jours passent, tu dors dans ta caravane, tu sors et rentre et sors et rentre les brebis, et tu deviens entièrement cela. Y'a plus une goutte d'autofiction à en tirer, et c'est bien (ou pas, il faudra revenir là-dessus), tu es ce chevelu avec sa grosse barbe qui tre cinq cent brebis et qui n'est que cela.

C'est bien d'une certaine façon, mais le problème, outre que tu sois rivé à l'onanisme depuis la défection de la bergère, c'est que si tu es un assez bon auteur qui se néglige beaucoup, aux yeux de ceux du monde pastoral, tu n'es pas un bon berger. Mais ça tu t'en crisses, les brebis, on les garde toujours tout seul.



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